Ce que le film révèle des dérives du coaching… et surtout de notre rapport au changement
Lors de la sortie du film Gourou, de nombreuses réactions critiques ont émergé, notamment dans les cercles du coaching et de l’accompagnement professionnel. Film jugé trop superficiel, caricatural, pas assez travaillé, voire injuste à l’égard du métier de coach.
Ces critiques sont compréhensibles. Elles reposent sur une attente légitime : celle d’une représentation juste, nuancée et rigoureuse d’un métier encore jeune et parfois mal compris.
Pourtant, à titre personnel, j’ai aimé ce film.
Non pas pour ce qu’il dit du coaching professionnel, car ce n’est pas son propos, mais pour ce qu’il met en lumière, parfois de façon brute et inconfortable, sur certaines dérives de l’accompagnement lorsqu’il s’exerce sans cadre, sans formation solide et sans conscience systémique.
Un malentendu fréquent : ce film ne parle pas du coaching professionnel
L’un des premiers malentendus autour de Gourou consiste à le lire comme une critique du coaching en tant que discipline.Ce n’est pas le cas.
Attendre de ce film qu’il représente fidèlement le coaching professionnel reviendrait à lui demander ce qu’il ne prétend pas être : un documentaire.
Le film ne s’intéresse ni aux méthodes structurées, ni aux référentiels déontologiques, ni au travail de posture propre au coaching professionnel. Il s’attache à autre chose : notre rapport contemporain au changement, à l’influence et à la promesse de transformation rapide.
À travers certains personnages et situations, il met en scène des pratiques bien réelles :
- L’exercice du coaching sans formation approfondie
- Des coachs de vie improvisés, souvent animés par de bonnes intentions
- Des personnes fragilisées, en quête de sens, de repères ou de solutions
- Plus largement, les effets délétères d’une positivité mal maîtrisée
Le problème n’est pas l’intention. Il est dans l’absence de cadre.
Quand la bonne foi ne suffit plus
La plupart des dérives montrées dans le film ne relèvent pas de la manipulation consciente ou de la malveillance.
Elles relèvent bien plus souvent de la bonne foi : le désir sincère d’aider, l’envie de transmettre ce qui a fonctionné pour soi, la conviction que l’énergie positive suffit à provoquer le changement.
Or, accompagner quelqu’un ne consiste pas uniquement à vouloir son bien.
C’est accepter une responsabilité plus large : celle de ce que l’on déclenche, y compris lorsque les effets dépassent ce que l’on avait imaginé.
Encourager trop vite peut fragiliser. Motiver sans contenir peut déséquilibrer. Promettre du mieux peut, dans certains contextes, accélérer une chute.
Fragilité humaine : un angle trop souvent méprisé
L’un des aspects les plus justes du film réside dans la manière dont il montre la fragilité de certaines personnes accompagnées.
Il ne s’agit ni de naïveté ni de faiblesse. Il s’agit de moments de vie.
Transitions professionnelles, épuisement, solitude décisionnelle, perte de repères, crises personnelles ou organisationnelles : dans ces périodes, chacun peut devenir plus perméable aux discours simples, rassurants, porteurs d’espoir.
Cette vulnérabilité n’est pas un défaut. Elle est humaine.
C’est précisément pour cela que la relation d’accompagnement est asymétrique : celui qui accompagne ne se trouve jamais à égalité avec celui qui demande de l’aide.
La positivité toxique : quand le changement est mal compris
Le film met également en lumière un phénomène très présent dans notre époque : la positivité toxique.
Il ne s’agit pas ici de critiquer l’optimisme, l’élan ou l’énergie (certains philosophes modernes s’en font suffisamment forts). Ces dimensions sont utiles et parfois nécessaires.
Le problème apparaît lorsque la pensée positive devient une injonction : « si vous voulez vraiment, tout est possible », « il suffit d’y croire », « le changement dépend uniquement de vous ».
Dans la réalité, un changement non régulé peut générer des coûts invisibles :
- Épuisement
- Ruptures relationnelles
- Perte de repères identitaires
- Sentiment d’échec différé
Dire « ça va aller » sans mesurer l’impact réel, c’est parfois nier la complexité de ce que traverse la personne.
Le changement durable est toujours systémique
C’est sans doute ici que se situe le cœur du sujet.
Le changement durable, au sens écologique du terme, ne fonctionne jamais par injonction ni par volonté isolée.
En matière de développement durable, on sait qu’on ne touche jamais à un élément sans impacter l’ensemble du système. Une solution rapide, mal pensée, peut créer davantage de déséquilibres que de bénéfices. Un changement non soutenable finit toujours par être rejeté.
Il en va exactement de même dans l’accompagnement humain.
Un changement individuel n’est jamais neutre. Il affecte :
- L’équilibre psychique
- Les relations
- L’environnement professionnel
- Parfois l’identité même de la personne
Penser le changement sans penser le système, c’est agir hors sol.
L’écologie du changement : une vigilance permanente
Dans une approche de coaching professionnel, et plus encore dans une approche orientée solution et systémique, le rôle du coach selon moi n’est pas de provoquer le changement.
Il consiste à créer les conditions pour qu’un changement écologiquement viable puisse émerger.
Cela suppose une vigilance constante sur les axes suivants :
- Le changement est-il soutenable dans le temps ?
- Est-il compatible avec le système de la personne bénéficiaire ?
- Respecte-t-il ses ressources, ses contraintes, son contexte ?
- Peut-il s’inscrire dans la durée sans créer de rupture invisible ?
Un changement qui va trop vite, trop fort ou trop loin finit presque toujours par se retourner contre celui qui le porte.
Ce que protège le coaching professionnel
Le film Gourou ne parle pas de coaching professionnel. Mais il rappelle, par contraste, pourquoi ce métier ne s’improvise pas.
Le cadre, la formation, la supervision et l’éthique ne sont pas des formalités administratives. Ce sont des garde-fous.
Ils ne brident pas le changement. Ils le sécurisent.
Un coach professionnel ne décide pas à la place. Il ne promet pas de transformation rapide. Il ne projette pas ses solutions.
Il questionne, régule, contient, éclaire tout en restant attentif à l’impact réel de l’accompagnement.
Changer sans abîmer
Si ce film mérite l’attention, ce n’est pas pour ce qu’il dit du coaching, mais pour la question qu’il pose, parfois maladroitement (de certains points de vue) : que se passe-t-il lorsque l’on joue avec le changement sans en mesurer les conséquences ?
Changer ne consiste pas à « aller mieux » rapidement.
Changer, me semble plus relever de la transformation sans abîmer, de l’ajustement sans rompre, de l’évolution sans se renier.
C’est un (vrai) travail exigeant.
Ces questions traversent de nombreux accompagnements, sans toujours trouver leur place dans des formats courts. Lorsqu’elles résonnent, c’est souvent le signe qu’un espace de réflexion sécurisé pourrait être utile pour soi, ou pour quelqu’un que l’on accompagne.
Marc